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Pourquoi le vol progresse en magasins

  • Publié :
  • Modifié :
  • Auteur : M. Reidiboym

Le chiffre fait froid dans le dos. En 2009, quatre milliards d’euros de marchandises ont disparu des rayons et des entrepôts de la distribution hexagonale. L’équivalent de 13 hypers du calibre d’Auchan Vélizy (78) ou Carrefour Antibes (06)… intégralement dévalisés de leur contenu !

Le phénomène est massif et n’épargne ni les enseignes les mieux organisées, ni les magasins les plus « calmes ». On le désigne pudiquement par l’expression « démarque inconnue » (D.I.). Un terme qui concerne, dans plus de 80 % des cas, le vol de marchandise.

Enseignes et fabricants l’avouent difficilement en public, mais la situation s’aggrave. Le Baromètre mondial du vol dans le commerce, réalisé par le cabinet britannique Center for Retail Research et financé par l’équipementier Checkpoint, constate une hausse de la démarque inconnue de + 3,6 % en France sur 2009 (+ 4,7 % en Europe). Depuis 2006, le taux de D.I. aurait progressé de 0,13 point dans notre pays. « Les distributeurs évoquent à la fois une hausse de la délinquance organisée et une multiplication des clients qui passent à l’acte pour la première fois », souligne Cédric Brossard, directeur marketing de Checkpoint France. La crise économique actuelle n’est sans doute pas étrangère au phénomène.

Mais la hausse du chômage et de la précarité n’expliquent pas tout. Les rayons liquides et en particulier celui des spiritueux sont toujours aux avant-postes. Crise ou pas, ils demeurent les produits alimentaires les plus volés en GMS. La raison est simple : quitte à prendre des risques, autant le faire pour des produits relativement faciles à dissimuler, chers et attractifs à la revente. Les whiskies, alcools blancs et autres boissons à fort degré réunissent ces trois conditions.

« Il existe des filières organisées spécialisées dans les produits emblématiques du circuit CHR, révèle un fabricant . Elles alimentent un marché parallèle destiné aux bistrots et aux boîtes de nuit ». Des complicités existeraient dans les enseignes elles-mêmes, voire des systèmes de corruption en bonne et due forme. « J’ai déjà eu à traiter le cas de vigiles « achetés » par des salariés indélicats pour fermer les yeux sur leurs agissements », témoigne ce spécialiste. Une tentation à laquelle, paraît-il, finissent par céder certains cadres…

Pas étonnant que le vol progresse et se professionnalise. Pas étonnant, non plus, que le préjudice subi par les enseignes atteigne des sommes stratosphériques et arrive sur la table des négociations annuelles avec les fournisseurs. Au point de dissuader ces derniers – pourtant directement concernés – de toute déclaration publique sur le sujet. Ils ne sont, d’ailleurs, pas les seuls. L’omerta semble également devenue la règle chez les distributeurs. « Nous ne souhaitons pas nous exprimer », répondent en chœur Carrefour, Auchan et consorts.

Le sujet est, de l’avis de tous, ultrasensible et les tabous ont la vie dure : silence radio généralisé, par exemple, sur les vols perpétrés par le personnel des magasins et des entrepôts. C’est pourtant l’inverse qui serait nécessaire. Table-rondes, bonnes pratiques et normes permettraient à coup sûr de faire avancer les choses. Mais comme souvent en France, c’est lorsque tout va mal que l’on se parle le moins. Résultat : sur la protection électronique des produits – en anglais : Electronic Article Surveillance (EAS) –, la France a aujourd’hui perdu l’avance technologique qui était la sienne il y a cinq ans.

« En Belgique, 80 % des bouteilles de spiritueux sont protégées à la source, c’est-à-dire directement sur la chaîne d’embouteillage , indique Cédric Brossard . Nous en sommes encore très loin dans l’Hexagone ». La protection à la source, rappelons-le, fait partie de ces « serpents de mer » chers aux distributeurs et fournisseurs français. Elle anime depuis une bonne dizaine d’années leurs échanges sur la démarque sans jamais vraiment se concrétiser.

Sur le papier, pourtant, l’idée semble judicieuse. Il s’agit d’industrialiser la pose des antivols pour les rendre à la fois plus difficiles à déceler – et donc à neutraliser par les chapardeurs – et moins coûteux à mettre en place. En magasin, on le sait, cette activité prend du temps et mobilise des ressources qui seraient sans doute mieux utilisées ailleurs. Bien sûr, la protection à la source ne résoudrait pas tous les problèmes. Les magasins devraient sans doute continuer à poser des antivols visibles sur les produits les plus sensibles, au moins pour dissuader les voleurs. Ils devraient également lutter contre la consommation sur place et le « transvasement » d’une bouteille à l’autre, pratiques bien connues des responsables sécurité contre lesquelles seules les capsules sont efficaces. Mais la pose ne serait plus systématique dans les magasins à risque. Et tout le monde ferait de substantielles économies.

Malheureusement, industriels et distributeurs ne sont jamais parvenus à se mettre d’accord. Quelle technologie adopter ? Comment poser les étiquettes antivols ? Qui doit payer ? Ces questions fondamentales n’ont, à ce jour, pas obtenu de réponse unanime. Résultat : la protection à la source se limite à certaines références des gammes J&B, Grand Marnier, Campari et Laurent Perrier. La Martiniquaise « piège » également certains de ses produits en usine. Quant à Ricard, pionnier du genre souvent montré en exemple, il protège effectivement ses anisés de manière systématique mais utilise une technologie en voie de disparition : l’électromagnétique. Seul Intermarché bénéficie d’un « traitement de faveur » : les bouteilles de pastis qui lui sont destinées sont munies d’étiquettes à radiofréquence. Un bilan encore bien maigre…

Toutefois, la situation pourrait évoluer dans les années qui viennent. Côté technologie, la situation est aujourd’hui plus claire : la radiofréquence a nettement pris l’avantage sur ses concurrentes en GMS. Checkpoint, son principal promoteur, affirme être présent dans 80 % des hypers et supermarchés de l’Hexagone devançant le système de l’accoustomagnétique.

Une table-ronde pour « relancer la machine »

Du coup, l’équipementier tente de relancer les discussions sur la protection à la source : une table-ronde dédiée aux spiritueux, réunissant la majeure partie des enseignes, vient d’être organisée dans ce but au mois de mars dernier. « Il s’agit avant tout de remettre le processus en route et les enseignes sont les mieux placées pour cela », commente Cédric Brossard.

L’avenir dira si cette énième tentative est la bonne. Chose certaine, la période actuelle semble plus propice qu’il y a quelques années. Le vol en magasin, on l’a vu, progresse. La France semble plus affectée que ses grands voisins européens. Paradoxalement, c’est aussi le pays où les dépenses de sécurité des enseignes sont les plus importantes : 1,27 milliards d’euros en 2009, soit 0,37 % de leur chiffre d’affaires. C’est bien plus que l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie.

A l’évidence, il y a donc un « problème » quelque part et les distributeurs n’ont plus les moyens de l’ignorer. Tout ce qui peut leur permettre d’y voir plus clair, d’améliorer l’efficacité des systèmes et… d’en partager la charge avec les industriels a donc quelques chances de retenir leur attention. Quant à savoir si la technologie est la panacée, c’est un tout autre débat. « L’EAS ne peut rien si le personnel du magasin n’est pas sensibilisé, mobilisé, formé à la lutte contre le vol », assène Benoît Robet, gérant associé du cabinet de conseil Loss Prevention. A bon entendeur…

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