Alcoolisation des jeunes : la vérité sur les chiffres
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- Auteur : JL Laboisière
Mai 2010. Un jeune homme de 21 ans décède lors d’un « apéro géant » organisé à Nantes, après une chute de cinq mètres, sur la tête. Il aurait absorbé « 10 à 15 verres d’alcool fort », rapporte Le Figaro ! L’incident fera réagir de nombreux maires et parlementaires. De tels rassemblements sont désormais encadrés et le plus souvent interdits... Un exemple dramatique de « binge drinking » ou « biture express », consommation excessive et limitée dans le temps. Les médias donnent alors un fort retentissement au sujet et font ressurgir la question de l’alcoolisation de la jeunesse. Encore une fois. Mais qu’en est-il vraiment ?
Psychiatre à l’hôpital Beaujon de Clichy (92) et chercheur à l’Inserm, Philippe Batel affirme recevoir actuellement 15 % de patients âgés de moins de 25 ans dans son unité d’alcoologie. « Soit trois fois plus qu’il y a 10 ans » a-t-il signalé récemment dans la revue de la Mutuelle Générale de l’Education Nationale (MGEN). La consommation excessive d’alcool a tendance à progresser chez les adolescents français depuis une génération. Personne ne le conteste. Pas même l’Institut de recherche scientifique sur les boissons (Ireb), financé par de grands distillateurs et brasseurs.
Dans son mémento 2010, l’Ireb reprend les courbes de l’Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies (OFDT). Lesquelles montrent un accroissement des ivresses (consommation d’au moins cinq verres lors d’une même occasion) chez les garçons et les filles de 17 ans entre 2002 et 2008. La hausse qui atteint même + 27 % sur six ans pour la proportion d’individus ayant été ivres trois fois ou plus au cours des 12 derniers mois. Soit un adolescent sur quatre ! Il s’agit souvent d’un phénomène spectaculaire avec une absorption rapide et plutôt concentrée en fin de semaine. Rien à voir avec l’usage classique dit « régulier ». Ces chiffres inquiétants ont malgré tout tendance à stagner depuis 2005.
La moitié ivre déjà une fois avant 18 ans
« L’âge moyen de la première consommation significative est actuellement de 14 ans. L’usage s’accroît ensuite rapidement » , constate Michel Lejoyeux, psychiatre à l’hôpital Bichat de Paris et président de la Société Française d’Alcoologie (SFA) dans son ouvrage Addictologie. « Quand ils atteignent l’âge de la majorité, la quasi totalité des jeunes ont déjà bu de l’alcool et plus de la moitié ont déjà été ivres au moins une fois , note pour sa part Marie Choquet, psychologue, chercheur à l’Inserm et présidente du comité scientifique de l’Ireb dans le magazine Cerveau & Psycho d’octobre 2008. En France, comme en Italie, au Portugal, en Belgique et en Pologne, les garçons consomment davantage d’alcool que les filles alors qu’en Allemagne et en Finlande il y a peu de différences. Les filles s’enivrent même plus que les garçons au Royaume-Uni ou au Danemark » .
Dans l’Hexagone, il faut aussi prendre en considération les particularismes régionaux. Ainsi, le rapport 2009-2010 de l’état de santé de la population en France piloté par l’OFDT remarque en matière d’ivresses répétées que « la façade atlantique et le grand Sud-Ouest s’avèrent nettement plus concernés que la moitié Nord et Nord-Est » . Les régions Bretagne, Pays de la Loire ou Languedoc-Roussillon se distinguent par un usage plus fréquent à l’âge de 17 ans que dans le reste du territoire.
14 % des réunions de jeunes pour boire se font dans la rue
Attention toutefois aux idées reçues. Comme la question du lieu de consommation. L’image caricaturale de l’ado qui se saoule sur la voie publique doit être relativisée voire minorée. Toujours selon l’enquête de Marie Choquet, dans seulement 14 % des cas les rassemblements de jeunes où se consomme de l’alcool s’effectuent dans la rue, un parc ou sur une plage contre 49 % dans un domicile et 32 % à l’intérieur d’un établissement du type bar, pub ou discothèque. 14 % c’est peu, mais c’est déjà trop pour des parents inquiets et au regard d’une société qui se veut de plus en plus protectrice…
Les milieux favorisés plus touchés
Un autre cliché tient au milieu social des jeunes ayant un usage problématique. « La consommation d’alcool est plus élevée parmi les enfants de cadres et ceux habitant les quartiers favorisés des grandes villes » , constate Marie Choquet. On est loin de la vision du fils d’ouvrier ou de chômeur désœuvré. L’explication viendrait de la pression sociale que subissent les enfants issus des foyers socio-économiques favorisés. Ils ressentiraient une obligation de réussite parfois stressante couplée à une peur de l’échec tout aussi angoissante.
Plus généralement, « la soif » des adolescents d’aujourd’hui traduit une certaine précocité des expériences de la vie et une recherche de sensations fortes de plus en plus tôt. Elément à mettre en parallèle, par exemple, avec l’expérimentation avancé du cannabis au début du lycée voire désormais dès le collège. Objectif : se libérer de l’autocontrôle qui s’exerce normalement sur leur comportement. Une désinhibition dont ils estiment mal le danger. Un jeune de 16 ans sur deux ne mesure pas les conséquences négatives des ivresses brutales du week-end. [...]
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