Pierre Castel, le Globe-trotter infatigable
- Publié :
- Modifié :
« Ma plus belle réussite, c'est ma santé ». Pour qui croise la route de Pierre Castel , ces quelques dires s’avèrent particulièrement lourds de sens. A 82 ans, le PDG du groupe éponyme affiche un dynamisme à renvoyer bien des jeunes à leurs chères études. Entre le vin qui l’amène aux quatre coins du Monde, la bière et le conditionnement de boissons qui le font explorer l’Afrique, son domicile « administratif » à Genève et sa résidence de week-end au château Barreyres dans le Médoc, Pierre Castel est sur tous les fronts. Et pour cause : son groupe pèse 2,8 milliards d’euros, exploite près de 60 sites de production à travers le monde, emploie 10 000 salariés directs et même 18 400 personnes en intégrant les activités annexes .
Aussi, quand il trouve le temps de se dévoiler à la presse, il faut profiter du moment. Car l’homme se révèle bien meilleur communicant qu’il voudrait le faire croire. Il manie son auditoire avec malice et fait montre d’un sens de la formule parfois déconcertant. « Le vin est pour moi un sacerdoce, déclare ainsi sans plaisanter celui qui règne en maître sur le vignoble français. Mais il s’agit de mon seul métier de base, alors je le fais du mieux possible. » Force est ce constater que les actes vont de paires avec les mots. Leader du vin en France avec un milliard d’euros de chiffre d’affaires et troisième acteur mondial derrière Constellation Brands et Diageo, Pierre Castel mène sa barque avec brio.
Et ce, malgré le manque de rentabilité dégagé dans les vins. « Il n’y a guère que dans les grands crus que la marge est intéressante », concède le PDG. Pour autant, plutôt que de faire comme « son ami Bernard Magrez » et d’acheter des châteaux prestigieux, il préfère se concentrer sur les vins vendus sur le cœur de marché. Vieux Papes, Cambras et la Villageoise en vin de table, Roche Mazet en vin de pays, Baron de Lestac et Malesan en bordeaux font partie des réussites commerciales de la maison. Comme étendards qualitatifs, Pierre Castel possède toutefois quelques châteaux qui arborent au mieux la mention cru bourgeois du Médoc sur l’étiquette. « Je suis fier de dire que le vin le plus cher que je vends ne dépasse les 10 € départ propriété, insiste Pierre Castel. De la même manière, je ne conçois pas qu’on puisse mettre plus de 100 € dans une bouteille. Ça ne les vaut pas ! » S’il a certainement les moyens de s’offrir les plus beaux flacons de la planète, il a horreur des dépenses superflues . A titre d’exemple, les 60 ans que le groupe s’apprêtent à fêter cette année devraient être d’une grande sobriété. « Crise oblige », glisse malicieusement le patriarche.
Pierre Castel préfère optimiser son temps et son argent dans des voyages d’affaires. C’est ainsi qu’on le retrouve au minimum une fois par mois en Afrique . « C’est l’endroit où je me sens le mieux », rappelle-t-il à l’envie. C’est aussi le lieu où le chef d’entreprise peut exprimer tout son talent de diplomate et de négociateur. Avec des résultats pour le moins probants. Il y brasse 30 millions d’hectolitres de bière, produit du vin au Maghreb, prévoit de faire de l’huile d’olive au Maroc et conditionne des eaux et des softs dans plus de 40 usines réparties sur le tout le continent. Il a aussi la charge de la production des principaux opérateurs de boissons, Coca-Cola en tête. De quoi mesurer l’énorme influence de Pierre Castel dans des pays parfois compliqués sur la scène politique. « Nous avons des liens purement économiques avec le pouvoir en place, quel qu’il soit, précise le patron. A près, pour durer, il ne faut surtout pas traîner de casserole et être à l’écoute des différents besoins du territoire. » Cette connaissance de l’Afrique lui a permis d’en devenir le principal brasseur sur le terrain de chasse du numéro deux mondial Sab-Miller d’origine sud-africaine.
Pour éviter de s’affronter avec ce mastodonte qui brasse 450 millions d’hectolitres de bière, l’entrepreneur français a préféré négocier une prise de participation réciproque entre les deux protagonistes dans des pays comme la Mozambique, l’Angola et le Botswana. « Il vaut mieux se retrouver en situation de monopole sans friction que de s’affaiblir par la concurrence », avance le PDG. Il avait agi de même en France sur les eaux de source en 1992 en créant le GIE Cristaline avec Roxane de pierre Papillaud (cf. article Rayon Boissons mai 2009 p. 75). Un partenariat qui a pris fin l’an dernier avec la vente de 60 % de ses parts au sein du holding Alma.
De quoi laisser à Pierre Castel le temps de partir à la conquête de nouveaux pays . S’il est présent au Royaume-Uni ou en Belgique, c’est en Russie ou en Chine qu’il met le paquet avec des sites de production flambants neufs et des équipes commerciales conséquentes sur place. Sur ces deux territoires, il est devenu en l’espace de 10 ans un acteur majeur. Plus surprenant, on trouve aussi trace de son groupe en Géorgie, en Arménie ou en Azerbaïdjan. Pas vraiment les destinations traditionnellement privilégiées pour se développer à l’export. Il faut dire que l’homme a ses « principes ». « Je ne mettrai jamais les pieds aux Etats-Unis, ce sont des bluffeurs ! Regardez d’où vient la crise économique…»
Sur ce sujet d’actualité, il fait tout aussi peu de concessions pour évoquer les parachutes dorés que s’octroient certains dirigeants. « Ce ne sont que des mercenaires qui ne méritent pas leur entreprise. » Après 60 ans passés à développer le groupe familial , celui qui se définit comme un patron juste n’est pas encore prêt à tout entendre.
Frédéric Guyard