Aller au contenu principal
Enquête

La chasse aux grands crus

  • Publié :
  • Modifié :
  • Auteur : Yves Denjean, N° de juillet-août 2008

Que seraient les foires aux vins sans les grands crus bordelais ? Certainement pas l’événement incontournable qu’elles représentent aujourd’hui ! Mais la réciproque est aussi vraie ! Lancée il y a une vingtaine d’année par Leclerc et Auchan, l’opération automnale a eu le mérite de faire découvrir à un large public les grands châteaux du Médoc et de la rive droite. A l’époque, les grands crus ne connaissaient pas encore le rayonnement international qu’ils possèdent aujourd’hui. Malgré un système d’achat en primeur compliqué et singulier (voir page XX papier primeur), propriétaires, négociants et distributeurs ont su trouver un terrain d’entente pour satisfaire les amateurs français de beaux flacons. « Il est loin le temps où les propriétaires de grands crus ne voulaient pas entendre parler de la grande distribution », explique un courtier. Au fil des campagnes, les enseignes ont su s’imposer comme des acteurs incontournables. « Les centrales Leclerc atteignent au total une somme de 20 millions d’euros d’achat en primeurs, souligne Jean-Luc Rocher, adhérent et acheteur vins du groupement. Notre enseigne est certainement le premier acheteur de grands crus au monde. » Selon nos estimations, ce chiffre pourrait facilement s’approcher de la barre des 50 millions d’euros si l’on ajoute Carrefour et Auchan. Avec une part de marché de 70 % sur les ventes de Bordeaux en foires aux vins, les enseignes d’hypers jouent en effet un rôle prépondérant sur le marché des primeurs. Toutefois, le succès des grands crus complique de plus en plus le travail des acheteurs à la recherche de volumes significatifs. La demande est telle que les propriétaires ont tout intérêt à travailler avec le maximum de maisons de négoce. « Sur les belles marques, nous sommes aujourd’hui obliger de consulter deux à trois fois plus de négociants pour obtenir le même volume », explique Fabrice Matysiak, responsables des achats de bordeaux du groupe Auchan. De même, cette problématique oblige d’autres enseignes à revoir leur organisation. C’est le cas de Système U qui vient de modifier leur fonctionnement en confiant à la centrale Ouest les achats des primeurs pour l’ensemble du groupe. Sous la pression des magasins U qui voient la demande croître sensiblement, le distributeur a doublé cette année son assortiment de belles étiquettes avec une trentaine de châteaux. « Nous espérons à terme proposer une cinquantaine de références, indique-t-on à la centrale nationale de Système U. Se développer sur ce marché est nécessaire pour gagner en notoriété et en image, sans oublier que les grands crus génèrent du chiffre d’affaires. »

Le haut de gamme progresse

Autant dire qu’il est difficile de se passer des grands crus aujourd’hui ! A l’heure où l’on parle de baisse de pouvoir d’achat et d’inflation galopante, les foires aux vins ne se sont jamais aussi bien portés qu’aujourd’hui ! Les ventes de vins AOC lors de l’opération automnale ont atteint en 2007 leur plus haut niveau en GMS avec près de 50 millions de litres (+ 7 %) pour un chiffre d’affaires de 326 millions d’euros (+ 11 %). Avec une part de marché de 53 % en valeur, le vignoble de Bordeaux participe à la fête avec un CA en hausse de + 12 %, sous l’impulsion des appellations prestigieuses (St-Estèphe, St-Julien, etc.). « Pour la centrale d’achat régionale Socamaine, les grands crus représentent entre 30 et 40 % du chiffre d'affaires selon les années, » rappelle Jean-Luc Rocher. Sans compter les crus assimilés (crus bourgeois), les hypers et supers ont écoulé autour d’un million et demi de cols de châteaux classés. Un volume en hausse de + 11 % par rapport à l’édition 2006. Sur les seuls hypermarchés (> 2 500 m²), la part de marché volume des vins vendus à plus de 10 € a frôlé le seuil des 20 %. Mieux : cette catégorie pèse près de 54 % du chiffre d’affaires des bordeaux en foires aux vins enregistrant au passage un gain de six points de part de marché. « Les références haut de gamme ont le vent en poupe, constate Jean-Luc Rocher. Contrairement à celles peu onéreuses qui se vendent moins bien. » Les performances sont bien évidemment à mettre au crédit du 2005, le millésime le plus cher de toute l’histoire des grands crus bordelais. « Il n’a pas absolument pas effrayé les consommateurs, précise Olivier Mouchet, chef de groupe vins d’Auchan. Au contraire, nous étions obligés de rationner certains de nos clients, cette édition était simplement exceptionnelle. » Face à un millésime sujet à la spéculation, la grande distribution a du faire preuve, dans la mesure du possible, de fermeté afin que ses clients puissent voir la couleur des grands crus 2005. « Comme chaque année, nous essayons de limiter le poids des professionnels qui achètent ces vins dans l’optique de les revendre sur les marchés export », poursuit Olivier Mouchet. Cette année encore, ces rabatteurs vont pouvoir repartir à la chasse car les grands châteaux, qui n’ont pas sorti leur 2005 l’an dernier, feront leur apparition. Auchan organise d’ailleurs une « séance de rattrapage », Carrefour annonce 83 grands crus bordelais 2005 sur un total de 150 alors que certaines centrales régionales Leclerc, comme la Socamil ou la Scaso, vont mettre l’accent pour la première fois sur ce millésime. Un 2005 qui sera également accompagné par le 2006, moins porteur mais un petit peu moins onéreux. Tous les ingrédients sont donc encore réunis pour connaître une nouvelle édition des foires aux vins…exceptionnelle.

Mots-Clés