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Jean Baud, le papy flingueur de la grande distribution

21 Mai 2009
Photo enjoy.prod

L’entrée tardive de Jean Baud sur le devant de la scène médiatique restera dans les annales. Ce mardi 6 mars 2007, au lendemain de son éviction de la direction opérationnelle des enseignes Leader Price et Franprix par l’actionnaire majoritaire Casino, des membres de sa famille auraient défoncé les grilles du siège de Chennevières-sur-Marne (77) au volant de puissants 4 x 4. But de cette opération commando: récupérer des dossiers dans les bureaux tout juste scellés.
« Ahurissantes allégations », rétorque Jean Baud. Toujours est-il que l’histoire fait rapidement le tour des rédactions. Ignoré jusque-là par la presse économique, Jean Baud est subitement présenté à bientôt 90 ans comme le patriarche d’un clan aux méthodes dignes des tontons flingueurs. Le coup est rude pour ce pionnier de la grande distribution. D’autant que deux mois après cette destitution rocambolesque, sa femme décède.
Abus de bien sociaux?
La riposte s’organise. Jean Baud affûte ses armes contre Jean-Charles Naouri, le patron du groupe Casino. Jusque-là avare en communiqués, il arrose la presse de messages accusant son ancien partenaire de vouloir minimiser la valeur des titres qu’il détient toujours dans Franprix et Leader Price.
L’offensive se poursuit courant de l’été 2008 avec la sortie du livre « Coup de tonnerre dans la grande distribution », censé retracer ses 60 ans de carrière et, surtout, répondre aux lourdes charges portées contre lui. De même, un site internet www.famille-baud.net vient de voir le jour. « J’ai besoin de restaurer mon honneur, j’ai été traîné dans la boue », s’offusque Jean Baud. Une dizaine de plaintes ont été déposées contre lui et les siens. Les griefs de Casino sont graves. On évoque des abus de bien sociaux. Jean Baud et les membres de sa famille se seraient octroyé les participations normalement réservées aux salariés. Pour réponse, «Monsieur Jean » rappelle qu’il ne percevait que 12 000 € de salaire mensuel et ne bénéficiait ni de parachute doré ni de stockoptions.

En outre, Casino affirme dans un énième communiqué avoir « réussi à rassembler les preuves que la famille avait développé des activités en Suisse en violation, à la fois, de la législation française et des accords d’exclusivité et de nonconcurrence liant les deux actionnaires de Geimex », la société qui gère le développement international de Leader Price. « Faux », rétorque-t-on dans le clan Baud qui prévient avoir beaucoup de choses à raconter « sur les agissements scandaleux de Casino. » Dans son livre, Jean Baud évoque des tentatives d’intimidation et craint d’être surveillé. Sans toutefois en apporter la
preuve.
Mis à l’index, les Baud ont engagé une action pénale pour escroquerie à l’encontre des dirigeants du groupe Casino. Surtout ils réclament 600millions d’euros pour le rachat de leur participation dans Franprix (5 %) et Leader Price (25%), quand Casino estime la valeur à 420 millions d’euros. Encore que le groupe de Jean-Charles Naouri considère caduc tout accord de vente et de rachat d’actions. Une instance d’arbitrage doit rendre un verdict d’ici 2009.
Acheteur affûté
Malgré une aura écornée par son conflit avec Casino, Jean Baud a marqué de son empreinte la grande distribution hexagonale. En 1990, il a été le premier a emboîté le pas aux hard-discounters allemands avec Leader Price, inventant au passage le maxi-discompte à la française. Plus que le commerçant, de nombreux professionnels louent les qualités d’acheteur de Jean Baud. « Il était capable de donner les évolutions de vente et les prix de chacune des références qu’il proposait dans ses magasins », se souvient l’ancien directeur commercial d’un fabricant de sirops. Jean Baud contrôle et suit toutes les négociations commerciales de la cellule achats. «Un jour, il avait interrompu subitement notre entretien, confie un négociant en vins. Car il venait de s’apercevoir, au fil de notre discussion, que l’acheteur spiritueux, situé dans le bureau d’à côté, avait oublié de tenir compte de l’augmentation des droits d’accises sur les alcools. » Jean Baud entretient volontiers, voire cultive, cette image d’homme de terrain. Il espère ainsi se placer en simple épicier, à l’opposé du financier et de l’énarque que symbolise à ses yeux son ennemi Jean-Charles Naouri.

Benoît Moreau avec F.C.L.

D'après un article publié dans N° d'octobre 2008 de Rayon Boissons

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